Note d'intention

 
L’histoire de Crépuscule se déroule de nuit ; quatre personnes anonymes se réveillent dans des lieux différents sans savoir pourquoi ni comment ils sont arrivés là. Ils partent découvrir leur environnement et se retrouvent systématiquement au même endroit, quelques soient les chemins qu’ils empruntent.

Notre intention première est de faire un film fantastique où l’atmosphère tiendrait une place prépondérante. Le thème du destin nous intéressait à la base, cet aspect est donc venu naturellement s’intégrer au développement de notre idée de départ qui s’y prêtait. Nous avons également décidé d’introduire l’idée de la mort, ces deux thèmes étant directement liés ; en effet, le caractère inéluctable du destin rejoint celui de la mort, qui est notre destin à tous quoi qu’on fasse.

Crépuscules

Le récit des personnages essayant désespérément de trouver un chemin de « sortie » dans l’environnement inconnu dans lequel ils évoluent, mais aboutissant finalement toujours au même endroit, se veut une métaphore du destin, auquel on ne peut échapper quoi qu’on fasse. Nous voulons le représenter de manière forte, et notre intérêt pour le fantastique nous a naturellement poussé vers l’histoire que l’on sait. Ici l’effet d’implacabilité du destin se fait d’autant plus ressentir qu’il s’agit là d’un film fantastique, genre où tout est plus ou moins permis et qui nous permet donc de jouer sur l’enfermement des personnages dans leur propre destin, symbolisé ici par l’environnement se resserrant sur eux au fur et à mesure qu’ils essayent d’en sortir.

Laurent affolé

Nous avons travaillé à l’élaboration d’une histoire assez ambiguë pour être interprétée librement, nous ne voulions pas qu’il y ait un sens de lecture unique, comme c’est le cas dans la plupart des films narratifs. Ici l’histoire peut être lue et interprétée de différentes façons selon le spectateur.

Une de nos intentions principales est également de faire un film axé sur l’atmosphère, donc d’installer une atmosphère mystérieuse et oppressante pour appuyer le fantastique de la narration, sans pour autant qu’elle ne s’y substitue.

Le canal glaçé

Nous voulons créer le fantastique par le dérèglement, en changeant les paramètres de base de la vie : figer le temps et faire bouger l’espace. Le temps est arrêté mais l’espace semble bouger de manière autonome autour des personnages, qui ne comprennent rien face à cette situation surréaliste. L’histoire s’inscrit donc dans un « monde » obéissant à ces paramètres, que les personnages qui y sont étrangers essaient, en vain, de cerner, sans se douter qu’il puisse s’agir de quelque chose de surnaturel. Ils ne réalisent pas ce qui leur arrive et sont les jouets de l’espace qui les entoure et les emprisonne. Pour eux cet espace autour d’eux est brouillé. L’espace étant aussi utilisé comme une représentation du destin, c’est finalement en acceptant à leur insu de se laisser enfermer dans cet espace, en acceptant leur destin et en entrant dans la maison, considérée ici symboliquement comme une « anti-chambre de l’enfer », qu’ils cesseront d’errer. Le film suit leur parcours vers cela, à travers ce monde surnaturel qu’ils découvrent avec effroi jusqu’à leur décision finale inéluctable, pourtant prise inconsciemment et innocemment. La notion d’âmes errantes prend toute sa signification.

3 ames errantes

Ici, on pense que la mort, non montrée mais suggérée, découle de ce que font les personnages dans le film alors que tout est déjà réglé au départ. Nos personnages sont morts et se retrouvent dans les limbes précédant l’enfer. Leur destin s’est déjà partiellement réalisé à travers leur mort, et va être finalisé dans notre vision personnelle des limbes précédant l’enfer. Mais ils refusent inconsciemment de l’admettre et cherchent un moyen de s’en sortir qui n’existe pas, car il est trop tard. Ils erreront jusqu’à se résigner et accepter leur sort en entrant dans la maison symbolisant l’enfer.

Porte du diable

L’enfer est présent en filigrane dans ce monde des limbes, à travers des éléments disséminés tout au long de leurs déambulations, et qu’ils ne perçoivent pas toujours. Nos recherches dans les Mythes et Légendes du Limousin nous on permis de découvrir certains éléments très intéressants relevant d’une conception ancienne du diable dans cette région. Nous les utilisons dans le récit comme apport mystique au fantastique et à l’atmosphère.

Nous avons introduit au début du récit le mythe de la poule noire, à nourrir et à garder dans l’âtre de la cheminée, cadeau du diable apportant richesses en échange de votre âme. L’homme se réveillant chez lui n’y fait pas attention et ne se rappelle plus d’avoir conclu un pacte avec le diable, ce qui le mènera donc en enfer.

Corps flottant

Nous retrouvons également les traces de sabots du cheval sur lequel se déplacerait le diable, calcinées même dans la roche, le bitume ici. Le fait de suivre ces traces conduira les personnages inexorablement vers la maison symbole de l’enfer.

Quant au pont apparaissant, il prend son origine dans une légende racontant que le diable aimerait construire des ponts, la nuit principalement. Ici ce pont permettra encore aux personnages de se diriger vers la maison.

Pont démoniaque

On retrouve sur la place, par l’intermédiaire de l’ombre du calvaire, ainsi qu’à la fin, le symbole ante christique de la croix à l’envers, qui permet de comprendre que les personnages entrent dans une maison du diable, et que tel était leur destin.

Tous ces détails s’inscrivent totalement dans la logique de l’histoire tout en lui conférant une dimension mystique.

Comme l’espace est pour beaucoup dans la dimension fantastique du film, nous avons pensé, dans ce prolongement, à nous baser sur les paysages et l’environnement général des personnages pour créer cette atmosphère. Nous pensons utiliser aussi bien des paysages ruraux que urbains.

Après nous être renseignés sur Limoges et sa région, nous avons pu constater que ses paysages et son architecture correspondaient tout à fait à ce que nous recherchions, et avons précisé dans le scénario certains lieux quand ils nous ont inspirés. Nous cherchions des décors assez anciens, des maisons anciennes à colombages, des rues pavées, des petites places, une église avec une horloge, et avons trouvé tout cela. Dans le cadre de cette création d’atmosphère nous situerons l’histoire de nuit, d’une part pour avoir la possibilité d’exploiter des éclairages propres aux villes et à même de créer l’ambiance que nous souhaitons, et d’autre part évidemment pour la symbolique même de la nuit, associée inévitablement au noir, aux mystères et à la mort. Cela nous permettra également de travailler sur les ombres, un thème servant très bien l’atmosphère inquiétante que nous souhaitons développer et qui ajoute ici un effet symbolique à la représentation des personnages, qui ne deviennent que les ombres d’eux-mêmes.

Ruelle effrayante

Concernant la réalisation, l’espace se déconstruisant pendant la majeure partie du film, avec des rues mouvantes tel un labyrinthe, il est donc important de pouvoir montrer à l’écran chaque éléments du décor indépendamment les uns des autres et de pouvoir les relier et les réorganiser entre eux comme on le souhaite lors du montage. Afin de pouvoir accentuer l’effet de déstructuration de l’espace nous ne pouvons nous permettre que rarement de faire des plans très larges lors des déplacement des personnages, exceptés durant les scènes de présentations ce qui permet d’accentuer le sentiment d’étouffement des personnages, emprisonnés dans l’espace. Le montage sera également de plus en plus serré vers la fin afin d’aider à faire monter la tension du récit.

Détrempé

 Ici le cadrage et le montage sont des éléments essentiels de la réalisation. Nous accordons autant d’importance à ce qui est filmé qu’à la façon dont il est filmé, l’image est très importante dans notre cas car tout passe par là. Il n’y a pas de techniques ni d’effets spéciaux gratuits, d’une part irréalisables et d’autre part ne nous intéressant pas dans le cadre de notre démarche, nous choisissons déjà exactement ce que nous souhaitons montrer (ou pas) afin de créer l’impression voulue. Nous travaillerons donc particulièrement sur les cadrages et décadrages, et sur les jeux d’ombres et de lumières. Nous envisageons une façon de filmer assez simple et sobre, faussement tranquille, propre à faciliter l’entrée du spectateur au cœur du film, afin de pouvoir mieux nous jouer de lui.

 

Interview de Maxence Rapp

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